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Le fou de la FOUX

Publié le par Emma Ponthier

Le fou de la FOUX

Depuis plus de deux semaines, la canicule écrasante qui s’était abattue sur la ville rendait les habitants casaniers, plus enclins à rechercher la fraîcheur des vieilles pierres de leurs bâtisses qu’à arpenter l’asphalte cuisant des rues. Chaque rayon rendait le bitume plus brulant et la seule façon de supporter les quarante degrés restait encore le rafraichissement que les vingt-quatre fontaines de la Foux pouvaient offrir, intarissable oasis de fraîcheur dont les Vençois ne pouvaient plus se passer en ces périodes estivales.

Adorant se balader dans les rues de Vence à la fraîche, l’adjudant-chef Vincent Fontana avança sa ronde matinale routinière de deux heures et se leva vers six heures du matin. Après un petit déjeuner pris sur le pouce et un expresso bien serré, il revêtit son uniforme qu’il arborait avec fierté, ne consacra pas plus d’une minute à sa coiffure bientôt dissimulée sous son képi, pris son arme machinalement et, accompagné du Brigadier Antonio Riva avec qui il faisait équipe depuis quelques temps, se rendit Avenue du Colonel Meyer.

  • Quelle cagna, mon adjudant ! Déjà vingt-six degrés alors que la ville dort encore. Je meurs de chaud sous mon képi, je vais me passer un peu d’eau sur le front.

Tout en prononçant ces mots, il se dirigea vers la fontaine avoisinant la médiathèque. Fontana lui lança un petit sourire narquois soulignant son manque de résistance à la moiteur qui certes, rappelait celle d’un jardin botanique ou d’une serre tropicale, mais Riva semblant s’éterniser devant la fontaine au lieu de se désaltérer comme il en avait l’intention, lui cria, avec son accent niçois bien prononcé :

  • Oh, Brigadier, vous faites quoi au juste, vous prenez racine?

Devant le mutisme de Riva, Fontana se rapprocha de la fontaine. On pouvait distinguer du sang sur les bords et sur le sol, pas encore évacué par le jet de l’eau de source si précieuse aux Vençois pendant ces périodes de canicule. Les deux hommes échangèrent un regard furtif et Vincent Fontana en conclut que quelqu’un avait dû se blesser, peut-être un animal…

L’air dubitatif, Riva acquiesça néanmoins, sans grande conviction. Il n’avait nullement l’intention d’insister. Connaissant Fontana et son flair légendaire, si ce dernier ne s’inquiétait pas, il n’y avait sans doute rien à craindre.

Après leur ronde habituelle, ils rentrèrent à la gendarmerie, Avenue Emile Hugues et aucun des deux ne fit mention du côté hémoglobine de leur promenade.

  • Bonjour adjudant-chef, bonjour brigadier, quoi de neuf ?
  • Rien de spécial.

Fontana, omettant volontairement de mentionner le sang de la fontaine resta volontairement taciturne, jeta un coup d’œil rapide sur le courrier du jour mais son comportement n’était pas toujours révélateur de ses états d’âme…il faut toujours se méfier de l’eau qui dort…

Le lendemain, ils empruntèrent le même chemin et cette fois-ci, s’arrêtèrent à la fontaine suivante, près du bouquiniste. Là, Fontana n’en cru pas ses yeux quand il vit une main flotter dans l’eau. Devant cette macabre découverte, ils gardèrent leur sang-froid et Fontana saisit le membre glacial, figé par le froid, à l’aide d’un gant en plastique et le déposa dans un sac qu’il avait dans sa poche. Il prit soin de n’effacer aucune empreinte, si toutefois il en restait, vu que la main avait baigné dans l’eau. Le paquet sous scellé serait ensuite confié à un médecin légiste qui pourrait déterminer la date du décès. Il était trop tôt pour questionner les commerçants aux alentours, et il n’y avait aucun passant, aucun témoin.

Le sang hier, la main aujourd’hui…tout ceci ne pouvait pas être une coïncidence…

  • Mon adjudant, si un criminel court toujours on ne l’a pas encore pris la main dans le sac.
  • Très drôle brigadier, vous pensez que c’est le moment de faire de l’humour, quel bestisa !

De retour à la gendarmerie, on décida qu’une enquête devait être ouverte. Il en fut référé au parquet de Grasse et le procureur Cossettini, un proche de l’adjudant-chef, donna libre arbitre à Fontana pour mener à bien l’enquête.

Vers dix-sept heures, un homme motorisé s’approcha de la boite aux lettres de la gendarmerie et glissa subrepticement une enveloppe avant de faire vrombir son engin et s’éloigner au plus vite.

Un des gendarmes en service et de garde ce jour-là se rendit à la boîte, l’ouvrit et trouva une enveloppe jaune qu’il ramena et tendit à Fontana qui l’ouvrit sur le champs. A l’intérieur, on pouvait lire :

Mon 1er a ça dans le sang

Mon second me donne un coup de main

Mon tout se trouvera demain

  • Lou deliri ! Je ne comprends rien à cette charade!
  • Je pense qu’on a affaire à un corbeau qui prépare quelque chose et tente de nous expliquer mon adjudant.

Ils retournèrent les phrases en boucle dans leur tête…

  • Mon premier a ça dans le sang…le sang…bon sang, mais bien sûr, le sang au bord de la première fontaine !
  • Mon second me donne un coup de main … la main qu’on a trouvée !
  • Mon tout se trouvera demain…demain ?

S’agissait-il d’un avertissement ? Fontana voulait en avoir le cœur net et il fallait désormais prendre toute cette affaire très au sérieux, un esprit dérangé arpentant les rues de Vence en toute sérénité. Mais dans quelle direction aller ? Où chercher ? Que faire ? Aucun indice ne laissait présager ce qui allait se passer, si ce n’est cette charade qui lui donnait plus de fil à retordre qu’une véritable piste ! Son esprit cartésien était quelque peu dérouté par la tournure d’esprit du criminel mais rien ni personne ne porterait ombrage à ce fin limier, raison pour laquelle d’ailleurs le procureur Cossettini l’avait préféré à un commissaire pour mener cette mission avec brio.

Vincent Fontana dormit très mal cette nuit-là, ressassant les mêmes sempiternelles questions. Il se leva pour étancher sa soif, et sur la table de la cuisine, prit le journal du jour qu’il n’avait pas encore lu. Après en avoir feuilleté quelques pages, il se retrouva à la rubrique disparition. On recherche Jenna Pisani, 17 ans, blonde, 1m65, disparue de son domicile depuis mardi dernier. Elle portait un jean et un tee shirt vert au moment de sa disparition. Si vous avez aperçu Jenna, contactez la police ou la gendarmerie au plus vite.

  • Pff, encore une ado en crise qui a dû fuguer !

Il retourna se coucher, fini par s’endormir, se réveilla naturellement vers 5 heures du matin et se prépara machinalement comme chaque matin, avec les mêmes gestes quotidiens de vieux garçon ayant voué sa vie à sa carrière sans avoir jamais eu envie de fonder une famille.

Antonio Riva l’attendait devant chez lui et ils retracèrent le même chemin allant de la première à la deuxième fontaine.

  • Rien de spécial ce matin, mon adjudant ?

Vincent Fontana ne répondit mot, arborant l’air renfrogné de quelqu’un qui a mal dormi, mais Antonio Riva n’en fit cas. Ils marchèrent ensemble jusqu’à la fontaine du vieux Vence, située près de la crêperie dont les arômes émanant des bouches d’aération aurait attiré même le moins gourmand des Bretons. Mais en bon Niçois, Fontana était plus sensible à la socca, aux beignets de fleurs de courgette accompagné d’un petit rosé qu’à la crêpe Bénodet et au cidre brut.

Alors qu’ils s’étaient mis à parler gastronomie locale, une fois n’est pas coutume, ils entendirent une femme pousser un cri strident :

  • Oh mon dieu, quelle horreur !

Quelques curieux s’étaient attroupés et Fontana somma tout le monde de s’éloigner, d’une voix forte et autoritaire, entrainée par les années d’armée.

  • C’est quoi tout ce remoun, que se passe-t-il ?

Tremblant de tous ses membres, la femme leur indiqua de regarder vers la fontaine. Sur le rebord se trouvait une autre main, la peau complétement flétrie et entre l’index et le majeur, une enveloppe jaune avait été glissée…

Après avoir convoqué la femme et les autres passants à témoigner au commissariat, Fontana saisit l’enveloppe dans laquelle se trouvait une explication et lu attentivement son contenu :

Demain= deux mains…J’ai remporté la 1ère manche Fontana…je suis plus fort que toi !

Voici tes prochains défis :

Mon 1er marchera

Mon second marchera

Mon tout se paiera !

Ne me déçois pas, Fontana…

  • Mais pour qui se prend-t-il ce fou ? Tu vas voir si Fontana n’est pas le plus fort quand il s’embile! Je n’ai pas dit mon dernier mot fada ! Piha garda !

C’était officiel, Vence abritait un dangereux psychopathe et tout allait être mis en œuvre pour le retrouver, Fontana étant à la tête des décisions et des directives et au cœur du mystère, étant donné que le corbeau s’adressait directement à lui.

  • Il va falloir élucider la charade de ce stassi et déployer les forces de l’ordre un peu partout dans la ville.

Il expliqua à chacun la démarche à suivre, s’enferma dans son bureau et relu en boucle la charade…demain veut dire deux mains, donc marchera, marchera…on marche avec les pieds, NON ! Il va mettre des pieds cette fois. Quel taré ! Mais où ? Mon tout se paiera, paiera…….Il aime les jeux de mots….paiera, mais oui, la fontaine du Peyra !

Fontana décida que cette nuit-là, ils feraient le guet vers la fontaine du Peyra pour attraper celui qu’il se mit à appeler le fou de la Foux. Le soir même, Fontana et ses hommes attendirent, prostrés dans la pénombre, que quelqu’un se manifeste... vingt-deux heures, vingt-trois heures, minuit…rien…

Une heure du matin, deux heures, trois heures …toute l’équipe commençait sérieusement à somnoler quand le bruit d’un scooter qui démarrait à toute trombe les sortit de leur torpeur. Un homme venait de jeter un sac plastique dans la fontaine du Peyra et le temps que les gendarmes réagissent, il était déjà bien loin !

Fontana, qui s’était lui-même assoupi, piqua une colère sans précédent.

  • Mais on va passer pour quoi maintenant ?

Ils ouvrirent le sac plastique et comme Fontana l’avait compris, il y avait deux pieds et une enveloppe jaune ! Il ouvrit l’enveloppe et lu le message suivant :

Ton esprit a été plus rapide que tes jambes, voici la 3ème charade Fontana, ne me déçois plus !

Mon 1er te gêna et me fit une belle jambe

Mon second est un jeu de mot laid pour gens bêtes

Mon tout mettra la demoiselle à la rivière

Pour Fontana, la guerre était déclarée. Il avait déjà perdu beaucoup trop de temps, il fallait élucider tout cela … Cette énigme semblait contenir un indice supplémentaire, « te gêna…gêna…Jenna !».

Il était désormais convaincu qu’il s’agissait de l’adolescente qui avait disparue. Puis le reste s’enchaina, machinalement…Belle jambe, il lui découpé la jambe. Mot laid=mollet et gens bêtes=jambettes.

  • Bon sang, on va retrouver les deux jambes ! Décidemment, c’est un grand malaut ! La rivière au lieu de la fontaine, non ça n’est pas logique….Mais c’est quoi cette histoire de rivière, où est l’astuce ?
  • Eh, Antonio, dites-moi, la demoiselle à la rivière, ça vous parle?
  • Mon adjudant, ça coule de source ! Je connais les demoiselles à la rivière peint par Matisse.
  • Mais oui, vous avez raison brigadier, il n’y a qu’une demoiselle, Jenna mais si c’est une peinture de Matisse, on a le lieu. Vite, en route pour la fontaine près du Lycée Matisse !

Ils furent bientôt sur les lieux mais il n’y avait absolument rien. En même temps, Fontana trouvait étrange que Riva fasse le même genre de blague que le psychopathe et qu’il ait de si solides connaissances en peinture.

Fontana se demanda s’il s’était trompé car tout ceci demeurait vraiment très étrange. Le mystère s’épaississait…

  • Je crois que nous sommes trop fatigués, nous devrions y voir plus clair demain.
  • Vous avez raison brigadier, je suis escagassé et j’ai besoin de repos et surtout, je suis affamé, je vais commander une pizza.

De retour chez lui, Fontana était presque déçu de ne pas avoir fait de découverte macabre. Ses placards et son frigo n’offrant qu’un spectacle de désolation, il commanda une calzone et décida de chercher une bonne bouteille de chianti en attendant le livreur.

Lorsqu’il descendit à la cave, à la lueur de sa lampe torche, ayant encore oublié de changer l’ampoule qui avait grillé une semaine auparavant, son regard fut immédiatement attiré par une sorte de papier qui était glissé dans le casier à bouteilles de vin entre les rosés du var et les côtes de Provence dont il raffolait en été. En s’approchant, il vit une enveloppe jaune. La surprise lui fit lâcher la bouteille de Chianti dont le précieux breuvage se répandit sur le sol et lui éclaboussa l’uniforme. Il déchira nerveusement l’enveloppe.

Quel idiot tu fais Fontana, Matisse, c’est aussi une chapelle, ça n’est pas qu’un lycée, tu t’es trompé de fontaine, tu es une insulte à mon intelligence !

  • Une insulte à son intelligence! Qu’il arrête de m’esgrafinier ce fada !

Il envoya une équipe vers la chapelle Matisse où ses hommes découvrirent les deux jambes de Jenna, coupées en deux morceaux parfaitement identiques dans un sac plastique attaché au robinet de la fontaine.

Quand le livreur de pizza arriva, Fontana n’avait plus faim, toute cette histoire lui ayant vraiment coupé l’appétit. Il régla la note et posa le carton sur la table de la cuisine. Il s’assit, ouvrit machinalement le carton et là, non, ça n’était pas possible …une enveloppe jaune ! Il courut pour tenter de rattraper le livreur mais ce dernier était déjà bien loin. De toute façon, il ignorait surement que quelqu’un avait glissé l’enveloppe dans le carton à pizza…

Il lut le message suivant :

Mon 1er aime les colles

Mon 2ème n’est pas lissé

Pour Mon 3ème casse-toi le tronc !

Mon tout est un saint

Les blagues du corbeau n’amusaient plus du tout Fontana. Le fait de se faire insulter et mener en bateau par ce pervers lui décupla sa capacité à comprendre. Il résolu l’énigme en quelques secondes.

  • Récapitulons : Les colles = école, pas lissé = il ne s’agit pas du lycée, casse-toi le tronc = on va retrouver le tronc de la victime. Mon tout est un saint = école Saint Michel !
  • Cette fois ci, tu ne m’échapperas pas !

Il appela Antonio Riva et plusieurs de ses hommes à la rescousse et demanda à ce qu’on prévienne le directeur de l’établissement qui venait de fermer le portail d’entrée et par conséquent nous réserva un accueil des plus froid. Bien qu’ayant la vive impression de lui faire perdre son temps, nous l’interrogeâmes afin de savoir si quelque chose de suspect s’était passé aujourd’hui.

Il répondit ironiquement qu’à part les quelques caïds de cm2 qui s’étaient attaqués aux petits CP sans défense, il ne voyait rien d’inhabituel. Il laissa entendre qu’il aimerait être tranquille après sa rude journée et qu’il avait encore bien des choses à faire et qu’il ne nous serait d’aucun secours. Nous nous contentâmes de sa piètre réponse et décidâmes de rentrer bredouilles. Chacun parti dans une direction opposée et Fontana, persuadé d’avoir brillamment résolu la charade, se décida à faire le guet en solo. Il resta planqué non loin du parking Toreille et attendit…

Soudain, alors qu’il commençait à perdre patience, une moto s’approcha de la grille, puis un homme déposa une enveloppe dans la boite aux lettres et démarra en trombe. Reconnaissant la moto, Fontana se précipita, alerta le directeur et lui expliqua tout sur le champ. Ce dernier lui ouvrit la boite aux lettres dans laquelle se trouvait une nouvelle enveloppe.

Tu t’es trompe de saint FONTANA !

Devant l’ancien Hôtel de Ville, appelé "Maison du Saint-Esprit » se trouve une petite fontaine récente.

Fontana se rendit devant l’ancien hôtel de ville et retrouva le tronc dans la fontaine avec, vous l’aurez deviné, une enveloppe jaune attachée à l’aide d’une ficelle qui semblait broyer ce qui restait du corps de la pauvre Jenna. Fontana, épuisé tant moralement que physiquement, prit sa tête entre ses mains et craqua littéralement. Il était tellement persuadé d’avoir déjoué les plans du fou de la Foux qu’il semblait anéanti. Bien entendu, les médias s’étaient emparés de l’affaire, plongeant la population vençoise dans une psychose sans précédent. Les journalistes y décrivaient le côté macabre sans aucune pudeur, soulignant l’incompétence de Fontana à arrêter ce fou furieux.

Désormais les vençois, peu accoutumés de ce genre de situation, vivaient dans l’angoisse. Plus personne ne trainait dans les rues le soir et les gens boudaient même les fontaines, en dépit de la canicule qui continuait à sévir. Etant donné que les différentes parties du corps appartenaient à la seule et même personne, les habitants ne devaient pas se sentir menacés, ne s’agissant aucunement d’un tueur en série. L’esprit du criminel était celui d’un être perturbé, qui n’agissait pas sur un coup de tête et dont le plan machiavélique avait été méticuleusement élaboré depuis un bon bout de temps.

Fontana se remémora toute l’histoire mais quelque chose le perturbait depuis le début. Comment le tueur pouvait-il savoir à chaque fois où se trouverait Fontana, comment s’était-il introduit dans sa cave sans laisser de trace, qui était l’homme au scooter ? Il en vint à se demander si ce dernier le connaissait. Commençait-il à sombrer dans la paranoia ? Etait-il trop méfiant ou avait-il été trop négligeant auparavant? Toutes ses questions restaient sans réponses et plus il se creusait la tête, moins il y voyait clair.

L’incertitude, le doute et l’angoisse étaient devenu son quotidien. Il se sentait impuissant face à la complexité du cerveau du tueur, ressassant sans relâche tout ce qui s’était passé, explorant le moindre indice, en vain. Et puis le plus troublant, c’était quand même l’enveloppe dans sa propre cave ! Il doit avoir un complice, ce n’est pas possible !

Les différentes parties du corps de Jenna étaient à la morgue, sous scellés, il ne restait plus que la tête que le psychopathe ne tarderait pas à déposer quelque part. Dans Vence, les habitants ne parlaient plus que de ça. Nice matin avait explosé son record de ventes et Fontana s’était enfermé dans un mutisme sans précédent. D’un autre côté, aucune enveloppe jaune n’avait fait son apparition depuis la veille et il restait la tête de Jenna.

Sur les vingt-quatre fontaines, il en restait un paquet, il fallait mettre un gendarme à chaque fontaine en demandant du renfort dans d’autres villes et on finirait bien par épingler ce malade. Toutes les gendarmeries avoisinantes furent mobilisées. Fontana décida de ne pas attendre qu’une nouvelle enveloppe arrive pour épingler le fou de la Foux et avoir enfin le dernier mot. Il avait enquêté sur Jenna et n’avait rien trouvé qui aurait pu le mener au tueur mais l’histoire allait prendre une autre tournure quand Fontana aperçu la mère de la victime, Mme Pisani, au commissariat.

  • Monsieur l’adjudant-chef, puis-je vous parler ? J’aimerais apporter d’autres éléments à la déposition que j’ai faite la semaine dernière.
  • Pas de problème Mme Pisani, entrez dans mon bureau.

Mme Pisani, une sexagénaire encore jolie pour son âge, malgré les rondeurs accumulées au cours des années et les quelques rides ne gâchant en rien son beau visage, entra dans le bureau de Fontana et s’assit.

  • En fait, je ne veux pas revenir sur ce que j’ai dit précédemment, ma fille a bien fugué mais je crois savoir pourquoi. Elle ne m’a jamais pardonné d’avoir quitté son père à sa naissance et je pense qu’elle a essayé de partir à sa recherche par ses propres moyens. C’était une enfant perturbée et malheureuse, elle a du faire une mauvaise rencontre et tout cela s’est mal terminé…

Elle semblait absente, le regard détaché, au fur et à mesure qu’elle parlait de sa fille et s’était lancée dans une sorte de monologue pendant lequel Fontana se demandait où elle voulait en venir quand enfin, elle lui déclara une chose qui allait attirer son attention.

  • Je me demande pourquoi je sens le besoin de vous dire tout ça, peut être que ça m’aide moi-même à comprendre ce qui s’est passé… ah, si elle n’avait pas fréquenté ce gendarme du var, il ne me plaisait guère cet homme…petit, fourbe…elle l’appelait trois fois par jour mais lui se fichait complétement d’elle et puis il a été muté je ne sais où et on n’en a plus entendu parler, il s’appelait Tony, je crois, à moins que ce ne soit un diminutif de d’Antoine ou d’Antonio ou un surnom. Je ne sais pas grand-chose de cet homme en fait.

Elle semblait faire appel à des souvenirs lointains, enfouis dans les méandres d’un cerveau qui en oubliait de plus en plus au fur et à mesure que les années passaient.

  • Hier, j’ai eu enfin la force de fouiller dans ses affaires et je suis tombée sur des lettres envoyées par son Tony, j’ai pensé que ça pourrait vous intéresser.

Elle sortit une liasse d’enveloppes jaunes de son sac et les déposa sur le bureau de Fontana. C’était les mêmes enveloppes que celles du corbeau, on tenait enfin une piste ! Il les lues les unes après les autres, il s’agissait de simples lettres d’amour sans intérêt si ce n’est l’écriture qui lui semblait familière…comme celle de du brigadier Riva…Il arriva à la dernière lettre, et là, stupeur…une charade !

CECI EST MON ULTIME MESSAGE FONTANA

MON 1ER TE TIENT TETE

MON SECOND TU VAS L’AVOIR

SINON TU VAS TE PRENDRE UN VENT

MON TOUT EST UN HOMME QUI DERIVA, un fou à lier

C’était sa dernière chance, il n’avait plus droit à l’erreur ! Une semaine s’était écoulée et le tueur était toujours en liberté en dépit des efforts de la gendarmerie à tout mettre en œuvre pour l’appréhender.

Il remercia Mme Pisani pour ces précieuses informations qui apportaient un peu de lumière à toute cette histoire. Jenna avait fréquenté un gendarme qui s’appelait Tony, qui venait du var et qui était le corbeau. Pas de temps à perdre, il arrêta de la jouer en solo et appela plusieurs brigadiers à la rescousse.

  • Tout d’abord, on continue à surveiller toutes les fontaines, mêmes celles où il a déjà mis des morceaux de cadavre, par précaution. Deuxièmement, je veux une liste de tous les gendarmes du var qui s’appellent Tony et qui ont obtenus une mutation ces dernières années, et troisièmement, aidez-moi à résoudre cette charade !
  • Mon premier te tient tête, c’est clair, il ne reste plus que la tête mais il me tient tête parce qu’il mène le jeu depuis le début ! Mon second tu vas l’avoir….second, un complice….hum trop simple….tu vas l’avoir, l’avoir, l’avoir…la voir ? Voir la victime ? ou lavoir, comme un lavoir …Fontaine du Lavoir ou alors c’est moi ? Fontana tu vas l’avoir ?».

Il appela ses collègues qui étaient à la fontaine du Lavoir mais personne ne s’était manifesté. Fontana continuait à élucider les phrases du corbeau.

  • Sinon, tu vas te prendre un vent…un vent, quelle fontaine a un nom de vent ? Il passa tous les noms en revu et soudain un collègue lui cria….Fontaine place Frédéric Mistral ! Et si je me prends un vent, le mistral en l’occurrence, c’est que je me serai fait avoir.

Fontana appela les gendarmes en poste à la fontaine place Frédéric Mistral, mais comme pour l’autre, il ne s’était rien passé. « Il doit y avoir un autre jeu de mot, mais lequel ? C’est ma dernière chance, je n’ai pas le droit de me tromper » se répétait Fontana dans sa tête, « je n’ai pas le droit à l’erreur, non non non….et puis avec tous ces gendarmes mobilisés, comment peut-il ne pas se faire pingler, comment connait-il nos agissements, nos moindres faits et gestes ? Et s’il s’agissait d’un d’entre nous ? Mais oui ! Comment n’avait-il pas pensé avant ? Qui avait accès à ses clefs, sinon une personne le côtoyant chaque jour ?! »

Il se dirigea vers l’ordinateur central et éplucha tous les CV de ses hommes. Il passa en revue une cinquantaine de noms jusqu’au moment où il tomba sur le dossier d’Antonio Riva. 35 ans, muté à la gendarmerie de Vence il y a 3 ans, jusque-là rien d’anormal, et…origine : var.

C’est à ce moment précis que « Mon tout est un homme qui dériva » eut enfin un sens. Mais oui bien sûr, dériva c’est Riva, et comme il a dérivé vers le crime, il est fou à lier. Et puis tous ces calembours qu’il faisait à longueur de journées, comment Fontana ne s’en était-il pas aperçu plus tôt ! Il partit sur le champ à la recherche du brigadier Riva. Personne ne savait à quelle fontaine il était, les appels s’enchainèrent et Fontana devait trouver à quelle fontaine il avait été envoyé avant de se retrouver face à une tête flottante tourbillonnant dans l’eau fraîche de la Foux !

Contrairement à ce qu’on pourrait imaginer, la population semblait avide de ces histoires de cadavres découpés et chaque jour, les gens se ruaient chez les buralistes pour avoir les dernières nouvelles du fou de la Foux. Chaque détail de l’enquête était lu, épluché, commenté, les langues allaient bon train. Les gens avaient l’impression de faire partie de l’enquête, se sentaient directement impliqués dans l’histoire parce qu’ils étaient vençois. On offrait même une récompense à quiconque serait en mesure d’apporter des éléments importants, tout témoignage étant précieux. Certains petits malins inventèrent des histoires, se faisait même passer pour le fou, sûrement de jeunes désœuvrés en quête de reconnaissance ou voulant jouer au caïd pour impressionner leur copine.

Depuis cette affaire, le pauvre Fontana faisait souvent l’objet de raillerie et les commérages allaient bon train.

  • Ce brigadier-chef est un incompétent, moi ça fait longtemps je l’aurais épinglé ce malade !
  • T’as raison, c’était pourtant pas compliqué ces charades, pff, quel débutant !

Et les gens continuaient à lui casser du sucre sur le dos alors qu’eux-mêmes, mais ça ils n’osaient pas l’avouer, auraient été incapables de résoudre une seule charade. Il est toujours plus facile de critiquer et là, les commérages avaient atteint leur paroxysme.

Fontana s’était fait une raison et ne faisait aucunement cas de tout cela. Il savait ce qu’il valait et le fait de s’entendre rabâcher ses échecs ne l’anéantissait nullement, bien au contraire, cela l’encourageait à démontrer à tous qu’ils avaient eu grand tort de le sous- estimer.

Fontana devait donc identifier la dernière fontaine…fou à lier, fou à lier, fou à lier … en même temps qu’il répétait ces mots dans sa tête, il faisait les cent pas et téléphonait à tous les postes les uns après les autres pour savoir où se trouvait Riva, qui semblait introuvable.

Il a bien caché son jeu, pensait Fontana. Quel comédien quand il faisait semblant de découvrir le sang et la main la première fois. En fait, il a eu le temps de la mettre lui-même puisqu’il était le seul à s’approcher de la fontaine. C’est pour cela que personne n’avait rien vu, et moi le premier. Il a trahit ma confiance, il faisait semblant d’être mon ami pour me poignarder dans le dos !

Il s’agissait d’un crime passionnel, il n’avait pas supporté que Jenna le repousse comme elle l’avait fait alors qu’il avait demandé sa mutation pour être proche d’elle. Il l’aimait à la folie et le fait d’être rejeté l’avait plongé tour à tour dans le désespoir puis dans les méandres de la folie. Il attendait son arrestation comme une délivrance à sa souffrance, un frein à la psychose qui le dévorait secrètement depuis toutes ces années. La noirceur de son âme n’était jamais apparue aussi évidente aux yeux de Fontana. Comment la souffrance peut-elle engendrer un tel machiavélisme de la part d’un être humain ? Toutes ces questions n’aidaient pas Fontana à trouver la fontaine. Il ressassait, fou à lier, fou à lier, Alliers ! Fontaine des Alliers !

Il se rendit lui-même sur place où un homme en scooter l’attendait. Il s’approcha et lui dit :

  • Riva, vous êtes démasqué ! Je sais que c’est vous inutile de vous sauver, c’est trop tard !
  • Je ne cherche pas à me sauver, mais c’est à vous de me sauver.

Il enleva lentement son casque et détacha le sac à dos qui contenait la tête de Jenna.

  • C’est aussi ma tête que je livre aujourd’hui. J’ai fait en sorte qu’on me laisse seul à cette fontaine pour que vous m’arrêtiez. Je savais que vous trouveriez la dernière énigme, je vous avais déjà vu à l’œuvre. Les insultes n’avaient pour seul but que de vous pousser à comprendre et demain vous serez à l’honneur, un peu grâce à moi. De toute façon, je ne peux pas vivre sans Jenna, ma vie n’a plus aucun sens, je n’ai plus envie de rien, je veux la rejoindre.

Contre toute attente, il sortit un révolver, le posa contre sa tempe et se fit exploser la cervelle, sans que Vincent Fontana n’ai eu le temps de réagir. Il s’écroula sur la fontaine, dans un fracas épouvantable. Fontana sortit le corps de la fontaine, le mit en position latérale de sécurité. Le pouls de Tony battait encore, de plus en plus faiblement et ce dernier murmurait « Laissez- moi crever, j’veux crever… », dans un râle à peine perceptible.

Les secours arrivèrent rapidement. Il fut transporté aux urgences à Saint Jean à Cagnes sur mer mais il mourut dans l’heure qui suivit, à cause de l’hémorragie engendrée par la balle. Le fou de la Foux s’était éteint en même temps que la dernière partie de son corps avait été retrouvée, déposée par son tortionnaire.

Dans les affaires de Riva, on retrouva une lettre sous enveloppe jaune où il expliquait toute l’histoire et mettant en valeur le travail de Fontana à qui il s’était en quelque sorte livré avant de lui-même se délivrer de son propre fardeau.

Fontana fut à la une des médias le lendemain. Cette fois ci, on ne tarissait pas d’éloge à son sujet, il était devenu le héros du jour et les compliments fusaient de toute part. En gros titre, on pouvait lire « Fontana résout l’énigme des Fontaines », « le Fou de la Foux s’est éteint » « Fontana, l’homme pour qui tout coule de source » « Fontana révèle ses sources ». Il était devenu une star en un jour et les médias eux-mêmes prenaient plaisir à jouer avec les mots.

Enfin, il allait pouvoir se reposer. Il rentra chez lui après de multiples interviews à la radio et à la télévision. Il flâna un peu devant la télévision et partit se coucher. La ville ayant retrouvé la joie de vivre et les gens n’ayant plus peur de sortir, l’avenue Emile Hugues était redevenue bruyante et Fontana décida que rien ne viendrait gâcher une bonne nuit de sommeil bien méritée. Il chercha une paire de boules Quiès dans le tiroir de sa table de nuit et fouilla sans regarder, à moitié affalé dans son lit. Comme il n’arrivait pas à les trouver, il s’assit sur le rebord du lit, alluma sa lampe de chevet et fouilla le tiroir où les affaires étaient dans un désordre impressionnant.

Il tira si fort sur le tiroir que ce dernier tomba dans un fracas épouvantable. Tout son contenu se répandit sur le sol dans toute la pièce. Au beau milieu de la chambre il aperçut

Le fou de la FOUX

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